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TitreLes Misérables de Jean-Paul Le Chanois, Lettres françaises, 10 janvier 1957.
DateJeudi 10 Janvier 1957
Auteur(s)Jean-Paul Le Chanois
SourceLettres françaises
Filmographie
Texte

« Pourquoi je vais tourner Les Misérables »

Un producteur me disait un jour «  nous remettons nos films entre les mains des metteurs en scène comme les bourgeois du temps jadis remettaient leurs filles aux prétendants de leur choix. Les producteurs, comme les pères, prennent leur précaution, font une enquête sur, si j’ose dire, le passé du futur, signent des contrats, s’entoure du conseil des hommes de loi. La seule chose que les pères ne pouvaient valablement prévoir, c’était le bonheur de leur fille. Ainsi en est-il du bonheur des producteurs, qui s’appelle réussite artistique et succès commercial »

Si je prends cette comparaison, si j’évoque cette confiance dont bénéficie le metteur en scène, ce n’est pas pour qu’il en tire orgueil, mais au contraire pour qu’il ressente l’humilité de sa personne devant la grandeur de sa tâche, de ses devoirs et de ses responsabilités.

Elle est d’autant plus vraie que le metteur en scène, porteur de tant d’espoirs, soutenu de tant d’argent, aidé de tant de talents divers reste pourtant un homme isolé. Pendant longtemps, il demeure le seul à savoir ce que sera son film. C’est que l’œuvre cinématographique ne se raconte pas avec des mots, et ne se lit même pas sur un scénario. Elle a besoin d’être fixée sur pellicule, terminée comme l’a voulu son créateur, pour prendre son véritable visage. Elle est comme ces femmes voilées des contes des mille et une nuits qu’il faut épouser sans les avoir vues et qui ne retirent leur voile qu’au dernier moment. Bien entendu, dans les contes la femme voilée est toujours jeune, belle et couverte de diamants. Souhaitons que cet apologue s’applique aussi à nous… Souvent, pour prévenir ce mystère de l’œuvre cinématographique et mettre le maximum d’atouts dans leur jeu, les producteurs font appel à des œuvres qui ont déjà subi avec succès le jugement de la critique et du public et dont il est possible de se faire une idée à l’avance : les livres à gros tirages, pièces à succès, chefs-d’œuvre consacrés, remakes de films célèbres.

Les Misérables, de Victor Hugo, représente à la fois ce chef-d’œuvre consacré, ce livre à gros tirage, et ce remake de succès passés. Il a encore l’avantage de posséder ce caractère authentiquement national qui assure à l’étranger le succès international de nos meilleurs œuvres.

Pourquoi je vais tourner Les Misérables ?

La critique s’interroge périodiquement sur le fait de savoir si le cinéma a le droit d’adapter des œuvres littéraires. Répondons lui que c’est une des formes du cinéma et qu’on ne saurait lui refuser ce qu’on admet si bien pour le théâtre ; ajoutons que cet immense véhicule d’images et d’idées qu’est l’art cinématographique se doit au contraire, de populariser, de faire connaître au monde entier des chefs-d’œuvre restés à l’état livresque et d’une diffusion par conséquent limitée et qu’il contribue ainsi à servir le prestige de son pays. Il est trop facile de faire parler les morts, mais nous croyons pouvoir dire que Victor Hugo eût salué avec enthousiasme la diffusion de son œuvre de ville en ville et pays en pays à travers les frontières et les régimes politiques différents.

Une seule condition pour nous : Ne pas trahir, rester fidèle à l’auteur, tenter de retrouver ce que l’écrivain, s’il avait pu se servir du moyen d’expression cinématographique, aurait dit ; Ne pas copier le livre, mais en dégager l’esprit, les idées et les intentions, en faisant vivre ses personnages et en animant ses caractères.

Venu le dernier, avec la certitude que d’autres après moi s’y attaqueront à leur tour, je veux évoquer déjà les adaptations cinématographiques auxquelles a donné lieu Les Misérables. Cette énumération est si importante qu’elle démontre l’intérêt unanime qui se manifeste dans le monde entier pour l’œuvre de Victor Hugo et les sentiments qu’elle exprime.

Ce sont, dans l’ordre chronologique :

1912 : France. Version réalisée par Albert Capellani pour le compte de la S.C.A.G.L, filiale de Pathé. Quatre épisodes, cinq mille mètres. Prix de revient considérable pour l’époque: deux cent mille francs.

Interprètes: Henry Krass (Jean Valjean), Marie Ventura (Fantine), Henri Etievant (Javert), Mistinguett (Eponine), Gabriel de Gravone, etc.

1917 : U.S.A. Réalisation de Franck Lloyd.

1924 : France. Mise en scène d’Henri Fescourt pour le producteur Jean Sapène, qui « coiffait »  alors la Société des Cinés romans et Pathé consortium

Interprètes : Gabriel Gabrio (Jean Valjean), Sandra Milowanof (Fantine), Jean Toulout (Javert), Rozet, etc.

1934 : France. Premiere version parlante réalisée par Raymond Bernard pour Pathé-Nathan, sur un scénario d’André Lang.

Interprètes : Harry Baur (Jean Valjean), Florelle (Fantine), Josseline Gael (Cosette), Jean Servais (Marius), Marguerite Moréno et Charles Dullin (les Thénardier), Charles Vanel (Javert).

1935 : U.S.A. film de Richard Boleslavski avec Charles Laughton et Frédéric March

1944 : Egypte. Réalisation de Kamal Selim.

1947 : Italie. Réalisation de Ricardo Freda pour Carlo Ponti Lux (deux époques) ; titres italien : I Miserabili. Titre francais : L’Evade du bagne.

Interprètes : Gino Cervi (Jean Valjean), Valentina Cortese (Cosette ), etc.

1950 : Japon. Film sur lequel je manque d’informations

1952 : U.S.A. La Vie de Jean Valjean, par Lewis Milestone. Interpreté par Michael Rennie, Debra Paget, Robert Newton.

Signalons enfin diverses adaptations théatrales, dont la dernière, celle de M. Paul Achards, fait l’objet d’un prochain  spectacle de la Comédie-francaise.

De toutes les adaptations filmées que nous venons de citer, je n’en ai vu qu’une seule, celle dont Raymond Bernard donnait en 1934 le premier tour de manivelle quand j’étais un tout petit assistant des studios Pathé-Nathan. J’ai revu ce film il y a quelques semaines. J’ai admiré la ferveur, la qualité, l’esprit de recherche des auteurs et du metteur en scene, le jeu d’Harry Baur, de Charles Vanel et de tant d’autres.

Loin de nous décourager, la réussite de nos anciens nous incite à aller de l’avant. Nous ne referons pas Les Misérables de Raymond Bernard. Nous referons à notre époque à nous, Les Misérables de Victor Hugo. Nous les raconterons (avec mes deux complices : Michel Audiard et René Barjavel) selon notre style, notre politique actuelle. Nous nous appuierons sur la force profonde, la simplicité bourrue et la bonhomie aux yeux clairs de notre interprète : Jean Gabin.

Nous sommes confiants parce que nous savons que les problèmes soulevés par Victor Hugo passionnent toujours le monde, que la misère est toujours là, que le rachat, la pitié, la générosité éveilleront chez le spectateur les échos les plus nobles, même si l’époque se veut à la noirceur. Nous sommes confiants parce que nous savons bien que quels que soient les mérites des adaptations étrangères, c’est à nous Francais, qu’il appartient de donner des Misérables l’image la plus réussie et la plus vraie. Nous sommes confiants parce que Les Misérables, c’est aussi Paris, son esprit, de son goût de la liberté, que c’est enfin cette France dont on  pouvait dire qu’elle était l’apôtre de la justice et de la fraternité, et cela pendant si longtemps que toute belle idée humaine paraissait toujours une idée francaise ; Et nous sommes de ceux qui veulent le croire encore.

Nous ne savons si notre film comportera un ou deux épisodes, mais nous savons qu’il sera de long métrage. Ce ne sera pas un film historique, mais on y verra de l’histoire. Ce ne sera pas un film de reconstitution, mais on y verra le Paris d’autrefois. Ce ne sera pas un film de costumes, mais on y retrouvera une époque. Ce ne sera pas  un film colorié parce que «  c’est la monde », mais un film où la couleur apportera au sujet ses éléments indispensables, de même que le cinémascope lui apportera la large fenêtre par où passera le souffle de la grandeur et de la générosité.

Enfin, nous espérons pouvoir être fidèles à la phrase que Victor Hugo, en exil sur les falaises de Guernesey, écrivait en préface de son livre :

Tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des œuvres comme celle-là pourront ne pas être inutiles.

Film utile à l’homme de notre temps troublé, utile aux hommes de bonne volonté du monde entier, tel est notre vœu le plus cher…

Jean-Paul Le Chanois

 

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